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août 28 2008

fenêtre sur Saône

Published by Marie-Andrée under le temps passe

Quand nous étions petites il est arrivé à mes parents de nous laisser le temps d’un week end, qui d’ailleurs ne s’appelait peut-être pas week end aussi familièrement à l’époque, donc d’un week end à Lyon chez notre grand mère pour pouvoir se livrer aux joies du ski . Nouvelle parenthèse : joie ou alors froid, humidité et peur, en des temps presque héroïques où le ski se pratiquait avec des planches de bois de près de 2m, d’immondes chaussures de cuir raides et glacées à lacer longuement, très serré, double laçage s’il vous plait, un de ceux qui ruine toute chance de garder ses ongles intacts, des fixations qui vous obligeaient à vous casser en deux pour abaisser le “loquet”, qui sautait à son bon vouloir, bref du sport quoi ! Le stem, je plie les genoux, je pique mon bâton, j’ouvre l’arrière de mes skis sans toutefois croiser l’avant, je tourne autour du bâton dans une manoeuvre parfois désespérée, et je resserre le tout jusqu’au virage suivant après avoir traversé la piste de part en part. Ouf ! Plus que quarante virages et c’est l’arrivée au bar, cuisses et mollets de bois, genoux tremblants, gorge dessèchée. Enfin au moins n’avait-on pas la terreur en ces temps de pionniers de voir débouler des hordes de surfeurs des neiges descendant tout droit avec des cris sauvages au beau milieu du virage artistiquement pensé puis péniblement réalisé.

Bref je reviens à Lyon, plus précisément sur les quais de Saône. C’est là que se trouvait l’appartement de ma grand mère, tout juste en face de la passerelle Saint Vincent. C’est là qu’à la nuit tombante j’appuyais le front sur la vitre froide laissant une légère trace grasse que ma grand mère se hâtait de faire disparaître d’un chiffon autoritaire. Et je voyais se refléter dans l’eau devenue noire toutes les lumières de la ville, de longues ombres colorées qui tremblaient lorsque lentement passait une péniche. Je pouvais rester là longtemps, enfin n’exagérons pas j’étais une petite fille assez remuante, disons des minutes entières, ce serait plus honnête. Ces images colorées, comme une lanterne magique se sont imprimées si profond dans mon esprit que je ressens une sensation d’apaisement à les faire ressurgir même après tout ce temps. Chaque lueur miroitant sur l’eau m’y ramène invariablement.

Et puis le samedi matin, épreuve douloureuse, il fallait traverser la passerelle Saint Vincent. La Saône roulait sous les pieds ses flots verts, un vert de canaux vénitiens certains jours, glauque. J’avais peur de l’apercevoir entre les lattes de bois de la passerelle, secouée parfois d’un infime balancement, très proche, avide de m’engloutir. La gorge un peu serrée je serrai la main de ma grand mère qui riait gentiment de ma peur. “Les ponts ne s’écroulent plus depuis que les allemands ont tout fait sauté en 44 voyons !” Elle m’expliquait ensuite que mon père y avait fait ses premières brasses, que le fleuve n’était pas si redoutable. Pourtant les tourbillons me paniquaient toujours et pour rien au monde je me serais arrêtée là à regarder passer les péniches sous mes pieds. On allait chercher des moules aux halles de la Martinière, pour les faire “marinières” et ma gourmandise supplantait ma peur. Je rentrais ensuite avec un léger sentiment de fierté d’avoir dominé mon coeur battant, à croire qu’au retour le pont s’était raffermi sur ses fils d’acier. Le coup d’oeil jeté à travers les lattes se voulait blasé

Des années plus tard j’ai eu la chance de remonter la Saône depuis le confluent sur une péniche et j’ai cherché au passage à repérer la fenêtre où je me tenais, haute étroite, à côté du réverbère ; un de ceux qui jetait ses lueurs dans l’eau noire. Qu’importe le temps qui passe la forme d’une fenêtre reste la même, je l’ai vue et je n’ai pas manqué de lui adresser un petit signe complice de mes années d’enfance, comme si derrière pouvait se tenir une petite fille.

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