oct 11 2009
Bucarest : Bucuresti
30 ans. Ma mémoire s’est évaporée. Je reconnais sans reconnaître, des mots des expressions saisis au vol me reviennent. Pour un peu je parlerai roumain, Bucarest n’a pas changé. Non c’est toujours la ville sombre et triste sous la pluie que je connaissais, les trottoirs sont noirs défoncés déserts. Le coeur de la vie n’est pas au centre ville d’ailleurs Bucarest nie cette notion de centre. « Lipscani » aux rues défoncées, le vieux quartier. Il vaut mieux qu’il y fasse nuit s’en est tout de suite plus sympathique avec les terrasses animées des cafés. Même si on bouffe toujours aussi mal. Le « cashcaval » pané n’a plus tout à fait le même goût. Il faut dire qu’on ne trouvait que ça ou presque. Nous étions jeunes et nous nous n’avions pas faim.
Les vitrines sont sinistres vides comme au beau temps du bonheur socialiste. Les fils électriques plus nombreux que les appartements des immeubles décatis donnent une couleur tiers monde (indienne ?). Où donc s’est réfugié le petit Paris ? Dans les splendides chrysanthèmes vendus dans les petits kiosques inchangés, tenus par les mêmes vieilles paysannes à fichu colorés ? Pas au restaurant Capsha vieille institution où je n’ai pas osé mettre les pieds pour ne pas perdre la dernière étincelle liée au plaisir du souvenir. Par la fenêtre les tables vides avec des serveurs trop nombreux pour ne plus servir personne. Reste-il des clients ? J’ai préféré ne pas le vérifier.
Au retour du soleil apparaissent les bords du lac Erestrau, le musée du village, les nombreux parcs, les belles villas dans les longues avenues boisées comme le boulevard Kissilev ; je me régale de ces noms qui résonnent familièrement à mes oreilles. Tout n’est pas si affreux que la calea Victorei ou monstrueux comme le palais au nom maudit de Caucescu (Coescocu en traduction familiale) Les roumains ne l’aiment pas ce palais. Il leur rappelle bien trop la dictature, la folie du conducator, Danube de la pensée, Carpathe de l’intelligence. Le maudit qu’ils ont exécuté comme un chien. C’est moche à écrire mais je ne suis pas meilleure qu’une autre, c’est bien fait pour lui. Et pas seulement pour les destructions immobilières mais pour l’abomination faite à tout un peuple sous l’oeil morne de nos démocraties putassières. Et qu’aurait-il fallu faire ? Envoyer les GI ? Au moins ne pas encenser ce fou furieux. J’ai honte de voir la statue qu’il a érigée à De Gaulle qui certes ne pouvait présumer que le jeune maître de la Roumanie ne serait qu’un odieux fantoche. Tiens voilà que j’emploie un vocabulaire bien spécifique d’une autre sorte de dictature, par effet de dégoût.
Bref la plongée dans le passé était aussi déroutante que décevante. Je n’imaginais pas ce pays à ce point de décrépitude pour n’avoir pu se transformer encore. Mais ne murmure-t-on pas que l ’abominable, la terrible « securitate » conduit encore le pays ? Rien d’étonnant les maîtres de l’ombre sont restés au pouvoir, les purges insuffisantes sans doute la mafia succède à la mafia, s’auto régénère. Quand nous avons quitté ce pays nous racontions sans être crus qu’il lui faudrait plusieurs générations pour effacer les traces de l’anéantissement programmé par son dictateur et la machine à broyer les âmes mise en place à cet effet : La délation érigée en système de pouvoir. 30 ans c’est beaucoup et bien peu. Je me sens fatiguée; dépitée d’avoir eu raison. J’aurais aimé voir une plus grande volonté tournée vers l’avenir. Bien sûr depuis le douzième étage de notre luxueux hôtel la réalité semble moins décevante. Les grues, les chantiers fleurissent. S’achèveront-il ?
Six avions sur l’aéroport international et pas des gros ! Des hommes d’affaire s’agitent dans les couloirs du grand hôtel international, confortable aseptisé. Apportent-ils l’avenir ? Un avenir moins misérable ou sucent-ils les dernières miettes ?
Quatre jours d’air en boîte, climatisé, quatre nuits dans le lit le plus confortable jamais testé mais je repars avec au coeur un sentiment de frustration, de nostalgie contrariée dans la luxueuse limousine où le chauffeur dit qu’on fait des travaux mais que personne ne dirige rien en Roumanie, tout va au fil d’on ne sait quoi. Alors que nous étions coincés dans un embouteillage devant le fameux balcon, un autre nous a fait entendre, enregistré sur son téléphone portable la dernière tentative du dictateur pour se faire entendre quelques minutes avant la chute et l’écrasement total. Le chauffeur en est très fier. Il en répète les mots qu’il connait par coeur, se marre tout seul.
Je ne regrette pas de n’avoir pas pu faire du tourisme hors de Bucarest. J’aurais pu perdre la magie qui me reste des paysages merveilleux de ce pays. Mieux vaut garder ses souvenirs. Pourvu qu’on n’aille pas en stage à Sofia quelque jour. Je m’arrangerai pour prendre la grippe A. Ha Ha !